Il y a des pièces qu’on n’ose pas poser. Pas parce qu’elles sont fragiles — au contraire, elles sont cuites à haute température et peuvent aller au lave-vaisselle — mais parce que leur surface raconte quelque chose. Un grain, une nervure, une légère irrégularité qui te dit : là, il y avait une main.
J’ai découvert l’Atelier de la Cosarde comme ça, un peu par hasard, un peu par curiosité. Et depuis, je comprends mieux pourquoi ma mère passe des heures à travailler la surface de ses pièces avant même de penser à la cuisson. La surface, c’est la première conversation entre l’objet et celui qui le touche.
L’Atelier de la Cosarde : une adresse, une histoire
Cécile Boccon-Gibod Besse a grandi dans un petit village du Cantal, entourée de nature, de matières, de choses faites à la main. Elle a étudié les arts appliqués au lycée Saint-Géraud à Aurillac, puis a bifurqué vers le graphisme — avant de revenir à ce qui l’avait toujours attirée : la terre.
Aujourd’hui, son atelier se trouve à L’Haÿ-les-Roses, dans le Val-de-Marne, rue de la Cosarde. C’est ce nom de rue — discret, champêtre — qui a donné son nom à l’atelier. J’adore ça. L’idée que l’adresse devienne l’identité. Que le lieu s’imprime dans l’œuvre.
Elle a obtenu son CAP de tournage en céramique et travaille depuis en grès et en porcelaine, façonnant chaque pièce à la main, une par une. Ses émaux sont sans plomb, ses pièces utilitaires sont compatibles lave-vaisselle et micro-ondes. De la belle ouvrage sérieuse, quoi.
Grès et porcelaine : deux matières, deux peaux

On parle souvent de la forme en céramique. On parle moins de la matière-mère, de ce que le matériau lui-même apporte à la surface finale.
À l’Atelier de la Cosarde, Cécile travaille deux matières aux peaux radicalement différentes.
Le grès, c’est la terre brute. Dense, granuleux parfois, avec une mémoire du feu visible à l’œil nu. Quand on touche une pièce en grès bien travaillée, on sent une légère résistance sous les doigts — pas de l’aspérité, juste une texture qui dit je suis là. Les bols de la collection Campagne, avec leurs décors de feuilles de chêne, de marguerites, de guirlandes florales, jouent à fond sur cette qualité du grès : la surface reçoit l’empreinte, la garde, la révèle.
La porcelaine, c’est l’inverse. Fine, translucide presque, avec une douceur qui frôle la soie. Les boîtes — Boîte bleu nuit (22 €), Boîte Eglantine, Boîte bleu/gris — montrent ce que la porcelaine peut faire quand on lui laisse de l’espace : une surface lisse qui réfléchit la lumière différemment selon l’angle, qui change de caractère selon l’émail appliqué.
Deux matières, deux peaux, deux façons de parler.
La cuisson haute température : quand le feu finit le travail
J’ai longtemps cru — à tort — que la cuisson c’était juste le moment où on attend. Ma mère m’a corrigé assez tôt : la cuisson, c’est une troisième main invisible qui continue à modeler la pièce.
À l’Atelier de la Cosarde, les pièces sont cuites à haute température. Ce n’est pas un détail. À haute température (généralement entre 1200 et 1300 °C selon les terres), il se passe des choses spectaculaires à la surface des pièces :
- Les émaux fondent, migrent, parfois se figent en milieu de course
- La terre vitrifiée en surface acquiert une densité nouvelle
- Les textures travaillées avant cuisson s’accentuent ou se fondent, selon leur profondeur
- Les couleurs se transforment : ce qui était ocre devient brun chaud, ce qui était vert pâle vire au jade
La Tasse grain de sable (28 €) porte son nom dans sa surface : on imagine les particules du grès révélées par la chaleur, cette peau légèrement granuleuse qui rend la tasse agréable à tenir, même sans anse. La Passoire Prairie (41 €) joue sur une autre logique — ses perforations créent un motif tactile fonctionnel, où la texture fait partie du geste d’usage.
La surface comme archive du geste
C’est ce qui me touche le plus dans la céramique faite à la main, et que j’ai appris très tôt dans l’atelier de ma mère : chaque texture est une archive. Pas une archive froide, archivée dans un dossier — une archive vivante, inscrite dans la matière.
Quand Cécile travaille la surface d’une pièce en grès, elle imprime un moment. Un outil pressé à un certain angle, une pression du pouce, une rotation légèrement irrégulière. La surface devient le négatif de ce qui s’est passé.
Regarde les bols de la collection Bol campagne : chaque motif — chêne, fleurs vertes, grandes fleurs, rose bleu — est une empreinte narrative. On ne lit pas juste une décoration. On lit une intention, une main, un choix de moment dans le processus de fabrication. Certains motifs sont tracés dans la terre crue, d’autres appliqués avec des engobes avant cuisson. Le résultat final porte la trace de chaque étape.
Le Saladier Canopée (53 €) illustre bien cette philosophie : sa surface évoque le dessus d’une canopée vue d’en bas, avec ce mouvement organique propre aux formes naturelles. Ce n’est pas un motif appliqué mécaniquement — c’est une texture qui naît de la rencontre entre la main, l’outil et l’argile humide.
Mat, doux, rugueux : le vocabulaire du toucher
En céramique, on parle souvent de ce qu’on voit. Mais la vraie conversation avec une pièce se passe au bout des doigts.
L’Atelier de la Cosarde maîtrise un vocabulaire tactile précis :
Mat — les émaux mats ne brillent pas, ils absorbent la lumière. Ils donnent une sensation de chaleur, presque veloutée. Parfaits pour les pièces de la main courante : une tasse mate a quelque chose d’accueillant, d’intime.
Doux — la porcelaine polie, les surfaces passées à l’éponge fine juste avant la cuisson, acquièrent une douceur presque minérale. On la retrouve dans les pièces à décoration florale, où la surface lisse met en valeur la délicatesse du motif.
Rugueux — le grès non émaillé, ou émaillé seulement partiellement, offre une résistance qui ancre la pièce dans le réel. L’Assiette verte (33 €), avec sa matière vivante et ses variations de teinte, joue sur ce registre : une surface qui n’est pas parfaite, et c’est exactement pour ça qu’elle est parfaite.
Texture et usage : quand la surface sert à quelque chose
Il y a une idée que j’aime beaucoup dans la céramique utilitaire sérieuse : la texture n’est jamais purement décorative. Elle sert.
Une tasse légèrement grain de sable est plus agréable à tenir qu’une tasse parfaitement lisse — les doigts trouvent une accroche naturelle. Un beurrier dont le couvercle présente une légère nervure est plus facile à saisir. Une passoire dont les perforations créent un relief tactile permet de vérifier l’avancement sans regarder.
À la Cosarde, chaque collection semble penser la surface dans cette double logique : esthétique ET fonctionnelle. Le Beurrier bleu profond (47 €) en est un bon exemple — sa couleur intense, obtenue par l’émail à haute température, et sa forme simple créent une surface qui se remarque sur une table et qui se manie naturellement en cuisine.
C’est ça, la vraie force de la céramique artisanale : la surface n’est pas un vernis rajouté à la fin. Elle est pensée dès le début, au moment où la main rencontre la boule de terre.
Une collection après l’autre : le soin comme méthode
Sur les 126 pièces disponibles à l’Atelier de la Cosarde — réparties entre arts de la table, décoration, vases, pichets, théières — ce qui frappe, c’est la cohérence. Pas l’uniformité. La cohérence.
Chaque pièce est unique (c’est la nature du façonnage main), mais elles se parlent entre elles. Les teintes reviennent — bleu nuit, bleu profond, vert, blanc —, les références à la nature aussi — canopée, prairie, campagne. C’est une œuvre qui se construit collection après collection, avec ce que ça implique de soin, de temps, de répétition apprenante.
Cécile Boccon-Gibod Besse le dit elle-même : transformer «une simple boule de terre» en pièce fonctionnelle ou décorative — souvent les deux à la fois — c’est sa façon de relier le geste artisanal au quotidien de ceux qui utiliseront ses créations.
La surface parle avant l’usage
On revient toujours à ça, dans la bonne céramique. La surface parle avant l’usage. Avant que la tasse ne soit remplie, avant que le bol ne soit posé sur la table, la surface a déjà dit quelque chose.
À l’Atelier de la Cosarde, rue de la Cosarde à L’Haÿ-les-Roses, cette conviction se traduit pièce après pièce, cuisson après cuisson. Le feu révèle ce que la main a inscrit. La texture devient mémoire. Et la mémoire, c’est ce qui fait qu’un objet dure — pas seulement parce qu’il est cuit à haute température, mais parce qu’il porte quelque chose qu’on n’oublie pas.
Envie de toucher plutôt que de juste regarder ? C’est la bonne attitude. Les pièces de la Cosarde n’existent vraiment que dans la main.
— Clara M.
Sources : Atelier de la Cosarde — À propos de l’atelier — Collections