À L’Haÿ-les-Roses, dans le Val-de-Marne, une rue porte un nom qui sonne comme un secret de village : la rue de la Cosarde. C’est là, dans un atelier discret et généreux, que Cécile Boccon-Gibod Besse façonne depuis plusieurs années des céramiques qui refusent catégoriquement toute tyrannie de l’angle droit. Ses pièces en grès et en porcelaine semblent avoir poussé d’elles-mêmes, comme des galets polis par le courant ou des coquillages modelés par la houle.

Formes organiques en céramique artisanale, pièces uniques façonnées à la main

Origines : de Cantal à la rue de la Cosarde

Cécile Boccon-Gibod Besse a grandi dans un petit village du Cantal, là où la matière brute — la pierre, le bois, la terre — fait partie du paysage quotidien. Elle part étudier les arts appliqués au lycée Saint-Géraud d’Aurillac, attirée d’abord par le graphisme, avant de comprendre que sa passion véritable est ailleurs : dans le geste, dans le contact direct avec la matière. Elle obtient son CAP de tourneur en céramique et s’installe en région parisienne, où elle fonde l’Atelier de la Cosarde — le nom venant tout naturellement de l’adresse de son atelier, cette rue de la Cosarde à L’Haÿ-les-Roses qui donne aujourd’hui son identité à toute une ligne de création.

Le point de départ reste simple et puissant, comme elle l’explique elle-même : « J’aime l’idée de partir d’une simple boule d’argile pour créer un objet à la fois beau et fonctionnel. » Cette phrase contient tout : la modestie du commencement, l’ambition du résultat, et surtout la conviction que le beau et l’utile ne s’opposent pas.

Le rejet de la symétrie : une posture esthétique

Dans le monde de la céramique contemporaine, deux grandes familles coexistent. D’un côté, les pièces tournées, d’une régularité parfaite, reflet de la maîtrise du tour. De l’autre, des formes construites à la main — colombin, plaques, pinçage — qui portent la trace vivante du geste. Cécile Boccon-Gibod Besse appartient résolument à la seconde famille.

Ses formes sont rondes, légèrement asymétriques, jamais identiques. On pense aux galets de rivière usés par des millénaires d’eau, aux coques marines dont le spirale s’adapte à la croissance, aux formes que l’érosion invente avec une patience infinie. Ces références naturelles ne sont pas des citations conscientes de la céramiste, mais des convergences : quand on laisse la main guider l’argile sans chercher à la contraindre, la nature reprend ses droits.

Cette asymétrie n’est pas une imperfection à corriger. C’est, au contraire, la signature d’une présence humaine. Chaque irrégularité est la preuve qu’une main — une main précise, formée, sensible — a tenu cette pièce, l’a pensée, l’a voulue ainsi. Dans un monde envahi par le moulé et le standardisé, c’est une forme discrète de résistance.

Grès et porcelaine : deux matières, deux dialogues

L’Atelier de la Cosarde travaille en grès et en porcelaine, deux matériaux aux caractères bien distincts que Cécile Boccon-Gibod Besse utilise selon les formes et les usages visés.

Le grès : robustesse et chaleur

Le grès, cuit à haute température (généralement entre 1 200 et 1 300 °C), est le matériau par excellence de la céramique fonctionnelle. Dense, peu poreux, résistant aux chocs thermiques, il convient parfaitement aux pièces du quotidien — bols, tasses, saladiers, carafes. Les pièces en grès de la Cosarde ont cette qualité de matière qui donne envie de les tenir dans la paume : un poids juste, une surface qui garde la mémoire des outils et des doigts.

La porcelaine : légèreté et lumière

La porcelaine est plus exigeante, plus capricieuse. Sa translucidité, sa finesse, sa couleur naturellement blanche en font le matériau idéal pour des pièces plus délicates — les bords fins, les formes qui jouent avec la lumière. Travailler la porcelaine à la main, sans tour, demande une maîtrise différente : le matériau est sensible, il se souvient de chaque pression maladroite. C’est peut-être pour cela que les pièces en porcelaine de la Cosarde ont quelque chose d’émouvant — elles portent la trace d’une attention particulière.

Tous les émaux utilisés dans l’atelier sont sans plomb, et les pièces fonctionnelles passent au lave-vaisselle et au micro-ondes. L’esthétique ne se fait pas au détriment du pratique : c’est l’ADN même de la Cosarde.

La main et la terre : qui guide qui ?

Il y a dans le façonnage à la main une question philosophique que tous les céramistes finissent par se poser : est-ce la main qui guide la terre, ou la terre qui guide la main ? La réponse honnête, c’est que la relation est réciproque.

L’argile a une mémoire, une résistance, des limites. Trop fine, elle s’effondre. Trop épaisse, elle n’a plus de grâce. Trop sèche, elle se craquelle. Le geste du céramiste est en permanence un dialogue — une proposition, une réponse, un ajustement. C’est cette négociation constante entre l’intention et la matière qui rend chaque pièce unique.

À la Cosarde, ce dialogue est valorisé, non gommé. La trace du doigt qui a lissé l’intérieur d’un bol, le léger bombement d’une paroi qui a cédé quelques millimètres sous la pression du façonnage, la variation subtile de l’épaisseur d’un bord — tout cela reste visible, lisible, voulument conservé. Ces marques ne sont pas des défauts : ce sont les preuves que la pièce est vivante.

126 pièces, toutes uniques : le catalogue de la Cosarde

Aujourd’hui, l’Atelier de la Cosarde propose plus de 126 pièces différentes, disponibles sur son site en ligne. La gamme couvre l’essentiel de la table et de la décoration : assiettes à dessert, bols campagne, saladiers, tasses, carafes, bouteilles, théières, vases, cache-pots, boîtes décoratives, et même des passoires en céramique — pièce rare et remarquable.

Les prix s’échelonnent de 22 € pour une petite boîte à 135 € pour les pièces les plus élaborées. Ce positionnement est cohérent : assez accessible pour que la céramique artisanale entre dans les foyers qui n’ont pas l’habitude des galeries, assez juste pour rémunérer honnêtement le travail d’un artisan.

Chaque pièce porte parfois un prénom — Assiette à dessert Maud, Boîte Eglantine — comme si elles étaient des personnes, des individualités. Ce détail dit beaucoup sur la manière dont Cécile Boccon-Gibod Besse pense ses créations : non pas comme des produits d’une série, mais comme des présences.

La forme et l’usage : quand le beau se rend utile

La grande question de la céramique fonctionnelle est toujours celle-ci : comment une forme belle peut-elle rester agréable à utiliser chaque jour ? Une tasse trop lourde fatigue la main. Un bol trop évasé refroidit le contenu trop vite. Un saladier trop profond complique le service.

À la Cosarde, les formes organiques ne sont jamais gratuites. L’arrondi d’un bol correspond à la courbure naturelle de la paume. L’évasement d’une tasse suit la chaleur de la main qui la tient. La légère asymétrie d’une assiette crée un sens — un côté pour poser le couteau, un côté pour le pain. Rien n’est décoratif sans être également pensé pour l’usage.

C’est cette double exigence — esthétique et fonctionnelle — qui distingue la grande céramique artisanale de la simple poterie de loisir. Et c’est ce que l’on ressent en tenant dans la main une pièce de la Cosarde : la sensation que quelqu’un a réfléchi, a tâtonné, a recommencé, jusqu’à trouver la forme juste.

L’atelier comme espace de vérité

L’Haÿ-les-Roses n’est pas une destination de tourisme céramique. Ce n’est pas Limoges, pas Saint-Amand-en-Puisaye, pas La Borne. C’est une commune tranquille du Val-de-Marne, à quelques stations de métro de Paris. Et c’est précisément cela qui rend l’Atelier de la Cosarde intéressant : il n’est pas le produit d’une tradition régionale héritée, mais d’un choix personnel, d’une installation délibérée au cœur du quotidien francilien.

Cécile Boccon-Gibod Besse a choisi de faire de la céramique là où elle vit, avec les gens de son quartier comme premiers voisins et témoins. Cet ancrage local donne à ses pièces une sincérité particulière : elles ne cherchent pas à être exotiques ou pittoresques. Elles cherchent à être bonnes — bonnes à tenir, bonnes à regarder, bonnes à transmettre.

Conclusion : l’angle droit comme horizon, jamais comme contrainte

Refuser l’angle droit, à la Cosarde, n’est pas un programme politique ou un manifeste artistique fracassant. C’est simplement la conséquence naturelle d’une pratique honnête : celle qui laisse la main écouter la terre, qui préfère la forme vivante à la forme correcte, qui choisit l’unique plutôt que le reproductible.

Dans un monde où l’on peut désormais imprimer des tasses en 3D et générer des formes par algorithme, le geste de Cécile Boccon-Gibod Besse a quelque chose de presque subversif. Elle part d’une boule d’argile. Elle pose ses mains. Et ce qui en sort est irrémédiablement humain.

Sources : Atelier de la CosardeÀ propos de l’atelierCollections

— Marie C.